Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /2009 16:05
Khawabi


"Au matin, à huit heures, départ de Banias pour Khawabi. Nous suivons la mer, par des sentiers faciles, au pied du château de Marqab. La chaleur, déjà remarquable, grandit terriblement, lorsque, pour éviter les sinuosités du rivage, nous coupons au court, à travers des terres volcaniques où la brise marine cesse de nous rafraîchir.
Vers onze heures, nous atteignons la halte du déjeuner, les jardins du pont Kharab : quelques arbres, auprès d'une source et d'un champ de blé. Un beau figuier met son ombre sur nos tapis éten­dus. C'est un figuier non greffé, mais on y fait grim­per un petit enfant qui sait choisir les fruits. Sous les arbres voisins, les chevaux remuent leurs grandes queues pour chasser les mouches. Avec eux sont assis les gendarmes et les Moukres. A mesure que chacun de nous s'est servi, on leur passe les plats de poulet, de légumes froids et de laitage, tout un charmant festin qu'a voulu nous offrir la famille d'Adballah Elias.
Dans les arbres, un oiseau, d'autant de coeur qu'un rossignol, chante à demi endormi. Un âne brait au loin.
Pas de sieste. En route. Nous traversons une rivière où il y a des arbres et de l'eau très claire, et nous commençons à gravir des collines assez raides, pour parvenir à un vaste plateau où le terrain, de calcaire devient volcanique, sans cesser d'être pierreux. Nous suivons ses ondulations acci­dentées. Rien que le bruit des pas de nos che­vaux à la file. L'insolation nous menace, mais que cette vie animale est belle ! Je me fais toute une morale, à part moi, pour m'inciter à mépriser ma fatigue et à jouir de ces minutes paisibles. Quand Mahomet fit son voyage de Syrie, deux anges lui formaient un abri de leurs ailes contre l'ardeur du soleil. La jeune Khadidjah en ayant été infor­mée offrit sa main à Mahomet. Ni les anges, ni la jeune Khadidjah ne m'apporteront leurs faveurs.
Une heure et demie après avoir quitté la rivière, nous arrivons au village grec orthodoxe d'El-Sanda. Tandis que les paysans nous apportent du sirop de mûres, les mulets se roulent à terre et s'attirent une bastonnade générale.
Maintenant, par une série de lacets, dans les ter­rains volcaniques, et dans un véritable petit bois, on descend une très forte pente, pour arriver, dans le fond de la vallée, à un ruisseau. Là, notre guide indécis s'arrête. Il ne sait plus sa direction. Une paysanne providentielle surgit, qui vient puiser de l'eau. Mais la menteuse, la prudente, la sotte, n'a jamais entendu parler de Khawabi ! Autre provi­dence : soudain apparaît une escouade de jeunes cavaliers. A leur tête, le fils du Moudir de Khawabi. Ce Moudir se nomme Achmed Bey al-Mahmoud, et son fils, Abdel-Khader. Ils viennent d'être préve­nus par nos conducteurs de bagages qui, eux, sont déjà arrivés, et ils accourent à notre rencontre.
Il est six heures du soir ; ces jeunes gens font une charmante fantasia dans le lit de la rivière, et je les applaudis, tout en me disant in petto que je ne leur cède pas en fantaisie, moi qui viens, par cette chaleur, admirer ici leur équitation !
Et tous ensemble, de repartir. Nous chevauchons dans le ruisseau même, et rejoignons ainsi le lit des­séché d'un torrent, que nous remontons, puis un petit sentier périlleux. Soudain, dans le ciel, par une échancrure de vallée, entre les montagnes fa­rouches, apparaît Khawabi. Des constructions sur un rocher, entouré lui-même, de quatre côtés, par quatre montagnes qui le surplombent de quatre à cinq cents mètres. Quelle beauté, cette dure solitude guerrière ! Le long du mince sentier serpentant à pic, au-dessus de la profonde rivière, nous appro­chons dans le soir, et déjà nous pouvons voir la population debout sur les murs qui nous attend. A ce moment, j'ai écrit sur mon carnet deux lignes que j'y retrouve en riant : « J'aperçus Khawabi à la fin du jour dans le ciel, et j'éprouve de l'enthou­siasme ! »
Au pied du rocher qui porte la forteresse, devenue elle-même le village, nous trouvons les notables et, devant eux, le moudir, Achmed Bey al-Mahmoud, gros bonhomme à l'air jovial, une sorte de Toulou­sain, qui soudain me rappelle l'ancien ministre Constans. Ils nous disent que, là-haut, il n'y aurait pas de place pour nous, et qu'ils ont fait établir nos tentes en bas, dans un champ d'oliviers, où ils nous conduisent.
Fort excité par le désir de voir Khawabi, je décide que nous n'attendrons pas au lendemain matin, et que nous allons sur l'heure, dans le cré­puscule, gravir à pied la rude côte, avec le Moudir, à qui nous ferons d'abord notre visite.
On entre dans le château par une porte pareille à celle de Marqab. Ce sombre porche franchi, me voici à ciel ouvert (un ciel déjà plein de nuit) dans l'enceinte fortifiée. Une rue y est construite, où je fais quelques pas. Puis à droite, l'escalier et la mai­son du Moudir. Son salon : tout un orientalisme de pacotille allemande. Sur un marbre, devant une glace, une collection de lampes à pétrole en cristal. On sert des verres d'orangeade et le café.
Nous reprenons la visite du village, dans le château. Une seule rue, en rumeur, pleine d'ânes et d'enfants qu'épouvante notre vue. Des femmes bravent la défense de nous approcher, jetées vers nous par la curiosité. Les hommes, très sombres, répondent pourtant à nos « bonjours, messieurs » et à nos saluts. Cette rue finit très vite en cul-de- sac. Il nous faut revenir par le même chemin, sous la même voûte, si noire maintenant qu'on doit y allumer des allumettes. Nous redescendons le long escalier, et trouvons, sous nos oliviers, les tentes dressées.
Je m'en vais, de fatigue, me coucher sans dîner."
Maurice Barrès, "Une enquête aux pays du Levant", Plon, 1923

Par Pier Paolo - Publié dans : Récit de voyage
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Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /2009 15:57
Khawabi

Le château de Khawabi est situé à environ 20 kms de Tartous. Il est bâti sur une crête haute d'environ 80 mètres surplombant une rivière et il est encerclé de collines de toutes parts. Le château mesure 350 mètres de long sur 200 de large.
Khawabi signifie "le château des brebis". Il fut pris par les ismaéliens vers 1140, et Rashid al-Din Sinan, le fameux "Vieux de la montagne" renforça ses défenses peu après 1160 pour en faire une forteresse puissante. D'ailleurs, le château ne fut jamais enlevé par les Croisés. En 1213, Bohémond IV de Tripoli mit le siège devant ses murailles suite à l'assassinat de son fils Raymond dans la cathédrale de Tartous par, dit-on, un groupe d'ismaéliens. Les ismaéliens assiégés dans leur forteresse firent appel à des renforts sunnites qui arrivèrent d'Alep et de Damas, ce qui permit de lever le siège. Nous savons peu de choses de l'histoire du château après sa prise par le Sultan Baïbars en 1273. Le château servit d'habitations mais fut également utilisé par les fermiers comme abris pour leurs animaux ou comme entrepots pour stocker leurs récoltes. Au début du XIXe siècle, les ismaéliens, après avoir déserté la région pendant longtemps, revinrent s'installer dans et autour du château. Ils y vivent encore de nos jours menant une vie paisible et confortable à l'intérieur de leurs belles demeures de vieilles pierres.

On accède au château par un étroit sentier composé de 2 séries de marches, la première comportant 20 marches et la seconde 40. Ces marches sont taillées dans la roche et nous mènent à l'entrée principale du château située à l'extrémité du mur nord (à l'extrême droite sur la photo ci-dessus). Cette entrée principale est surmontée d'une barbacane. De cette entrée part un chemin qui nous conduit directement au pied d'une sorte de citadelle intérieure construite sur une éminence rocheuse et ceinturée par une double muraille. L'espace compris entre les deux murailles a été recouvert d'une toiture et cet espace est utilisé comme étable ou entrepôt. Du haut de ces murailles, on pouvait bombarder les assaillants qui auraient réussi à pénétrer dans le château. Ainsi, Khawabi a un plan concentrique avec des remparts extérieurs et à l'intérieur de ces remparts, une autre forteresse venant renforcer le dispositif de défense du château. Un chemin principal traverse le château avec des allées transversales menant aux remparts. Les différentes pièces et salles de cette partie intérieure du chateau ont été emmenagées en résidences belles et confortables par leurs occupants.
Des citernes d'eau ont également été construites et se trouvent dans la partie nord du château.
Les murs de la partie sud du château sont pourvues de meurtrières sur deux niveaux. Certaines meurtrières de la rangée du haut ont été élargies afin de laisser entrer une lumière plus importante dans les pièces du château utilisées pour les besoins agricoles.

Le château de Khawabi est le seul château ismaélien de Syrie conservé encore quasiment intact.
Entrée du château de Khawabi


Par Pier Paolo - Publié dans : Forteresses ismaéliennes en Syrie
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Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /2009 15:47
La région de Qadmous : un enhevêtrement de collines découpées en terrasses pour la culture de l'olivier. Nombre de ces collines portent sur leurs sommets des tombeaux de chefs croisés ou arabes ou encore de saints



"De Masyaf à Qadmous

La charmante messe s'achève auprès de la ri­vière ; nos tentes s'affaissent sur la prairie ; les juments et les étalons hennissent, car nous sommes au printemps ; le carillon des mules commence, et voici le moudir et les notables qui nous apportent leurs aimables adieux.
A cheval, en file indienne, nous traversons Masyaf. D'un dernier regard, j'aime la belle forteresse et ce coin perdu, où je suis venu vérifier mes rêves et les transmuer en données positives. Puis, tout droit, nous attaquons la haute montagne.
Une petite croupe, un ravin, et l'ayant longé et traversé, nous nous trouvons en présence d'un nou­vel étage de rochers, où serpente une nouvelle val­lée, jusqu'à ce que nous arrivions sur un plateau broussailleux. On le descend à l'Ouest, on franchit un ruisseau qui coule du Sud au Nord, puis l'on gravit, au long d'une petite gorge, pendant deux heures, des éboulis et des broussailles. Et c'est alors un nouveau plateau, dont nous suivons les sinuo­sités pour gagner une colline où commence la « route carrossable ».
Quelle description difficile ! Sûrement, je manque d'imagination topographique. C'est qu'au milieu de cette immense pierraille qui roule sous nos pieds, et dans cet enchevêtrement de vallées, sous ce soleil infernal, je ne pense qu'à voir, après Masyaf, Qad­mous. Il ne faut me demander que la description de cette obsession d'amoureux. Sur mon carnet, tout est confusion, sauf trois lignes : « Traversée pénible de la chaîne des Ansariés ; terrain rocheux, légèrement boisé et sans eau. Arrivée à onze heures à Aïn-Hassan, petite source où nous sommes heu­reux de nous asseoir, tandis qu'un berger qui s'ap­proche nous vend du lait de ses chèvres. »
A cette heure du déjeuner, nous sommes dans la grande montagne, où les masses de calcaire alter­nent avec les bancs d'argile. L'horizon est immense, terminé par la mer. Notre route dorénavant va ser­penter sur une espèce de plateau un peu accidenté, jusqu'à ce qu'elle descende franchement à Qad­mous. Mais si large que soit la vue, ce Qadmous nous demeure masqué par une colline à notre droite, et ne surgira qu'une demi-heure avant notre arrivée, faible ruine sur un haut massif de soulèvement, autour duquel les terrains ont été emportés. Un grand paysage théâtral...
A. cette minute de l'apparition, vers une heure de l'après-midi, nous sommes abordés en fantasia par la plus brillante escouade de cavaliers. A sa tête, Abdallah Elias, jeune homme d'excellentes manières et parlant le français, qui est employé à la régie des tabacs de Lattaquieh. Il vient d'apporter au Moudir de Qadmous, de la part du Caimakan de Banias, Hussein Effendi Massarani, l'ordre de nous rendre de grands honneurs. Et nous ayant exprimé fort galamment son intention de nous accompagner jusqu'à Tartous, il prend sur l'heure la direction de notre caravane.


Qadmous

Belle entrée dans Qadmous. Nous passons sans nous arrêter auprès de nos tentes, déjà toutes dres­sées, car elles nous ont devancés tandis que nous déjeunions, et Abdallah nous conduit tout droit chez un notable ismaélien, Mohammed Taha Effendi, qui veut bien nous prier à dîner.
Ses invités sont là ; on palabre, les heures s'écou­lent, je ne vois rien venir...
— Enfin, dis-je, qu'est-ce qu'on attend?
— Que vous daigniez donner vos ordres, me fait répondre en s'inclinant mon hôte.
Je ne vais pas vous décrire les plateaux qu'on apporte alors, chargés d'une ou deux douzaines de curiosités de bouche, prodigieusement parfumées. Essayons plutôt de rétablir la conversation.
— Vous me montrerez votre château, dis-je aux Qadmousiens.
Et tous de me donner des renseignements qui complètent ceux que j'ai recueillis à Masyaf. Quand les Nosseïris se furent emparés du château de Masyaf, ils vinrent assiéger celui de Qadmous. Un Ismaélien de Khawabi, dont ils me donnent le nom, que je vais sûrement estropier, le cheikh Ali-el-Hadj, courut prévenir Alep, Homs, Hama. Mais là-bas on perdit du temps ; le gouvernement ottoman, avant d'envoyer Youssouf Pacha et des troupes, fit prendre par les savants, par les grands cheikhs, une fatwa, une décision pour établir que les Ismaéliens sont musulmans. Les gens de Qadmous, qui ne voyaient rien venir, qui ne savaient même pas qu'on s'occupât d'eux, se rendirent aux Nosseïris, à condition que leur vie serait sauve ; et ils quit­tèrent le pays. Sur les entrefaites, Youssouf Pacha arriva, bombarda la forteresse, chassa les Nosseïris, et commença à ramener les Ismaéliens. Mais la for­teresse resta demi-détruite, et bientôt sa ruine fut achevée par Ibrahim Pacha, qui n'entendait pas laisser de refuges aux indigènes...
(Ainsi en Orient, en France, en Allemagne, les burgs sont tous morts de la même manière et par un effet du même dessein politique. Partout le pou­voir central a voulu désarmer et rendre impos­sible la vie politique locale.) [...]

Nous campons sous la tente, à l'entrée du village, au pied du tertre qui porte le château de Qadmous. Le plus profond et le plus agreste repos. Je le dirai une fois pour toutes, et d'une manière paisible et générale, afin d'éviter l'apparence même d'un re­proche envers aucun de ces hôtes qui nous accueil­lent de leur mieux : c'est vraiment triste qu'en Orient les nuits appartiennent aux moustiques et aux punaises. Écoutez la chanson cruelle de ceux-là, et voyez la marche horrible de celles-ci ! Par cen­taines, ils tourbillonnent dans l'air, tandis qu'elles s'avancent en silence sur les murs, au plafond, dans tous les plis de toutes les étoffes, des plus somp­tueuses et des plus misérables. Quel dégoût ! Ah ! ce n'est pas en Asie, à ma connaissance du moins, que nos nuits deviennent la plus belle moitié de notre vie. Restent les campements : sous la tente, trêve de reproches ! Propreté, silence, large et pure res­piration ! Un tel régime, c'est bien-être, guéri­son, oubli, apaisement physique et moral, retour à nos destinées premières et peut-être les plus vraies.
Au réveil, avec le Moudir et plusieurs notables, je suis allé visiter le château, ou du moins le haut du rocher que le château occupait jusqu'aux premières années du dix-neuvième siècle. C'est un massif d'une centaine de mètres, à la pointe de l'angle dessiné par deux vallées qui se rejoignent. Ce mas­sif, séparé de sa base par une dépression, a la forme d'un oeuf, d'une ellipse allongée, dont le dessus a été aplani par l'architecte du château. Tout autour, sauf du côté Nord, où l'on accède plus aisément du village, de profonds ravins l'enserrent, qui doivent débiter beaucoup d'eau en hiver. L'horizon est fermé par des montagnes calcaires, entres les­quelles, à l'Orient, par plusieurs brèches, on aperçoit la mer et les hauteurs de l'île de Chypre.
Sur cette terrasse, mi-naturelle, mi-taillée dans le roc, à la place du château anéanti, quelques pauvres maisons, quelques mûriers chétifs qui ont su trouver un peu de terre végétale. Vif étonnement, pour un Français, d'y trouver un vieux canon à fleur de lis. Que fait-il là ?
Le grand vent, un immense espace à surveiller, le silence, et ma curiosité qui ne sait où se renseigner. Je regarde au-dessous de moi cet inextricable enche­vêtrement de vallées, où des restes de murs me font comprendre que jadis les avancées du château les fermaient. Mais que puis-je saisir des intérêts, des passions, de l'intelligence qui animaient cet horizon ruiné ?
Je cause avec plusieurs Ismaéliens, dont l'émir Tamer Ali. Ils me racontent que le seigneur Rachid­eddin Sinan demeura quelque temps à Qadmous dans une maison éclairée par une grande fenêtre. Si quelqu'un de ses compagnons voulait entreprendre une affaire, un voyage, il venait y réfléchir devant cette fenêtre. Et le seigneur le voyait. Au bout de peu, un serviteur sortait et disait à l'homme : « Ton affaire réussira, » ou bien « Ton voyage échouera ! » Et celui-ci, selon cette réponse, abandonnait ou exécutait son projet.
Souvent, la nuit, le seigneur Rachid montait au sommet des montagnes voisines, et laissant son cheval à son écuyer, il se tenait dans la solitude. Une nuit, l'écuyer s'enhardit jusqu'à s'approcher, et voici qu'il vit un oiseau vert aux grandes ailes qui causait avec le seigneur. Un peu avant l'aube, l'oiseau s'étant envolé, le seigneur se leva et rejoi­gnit son cheval. L'écuyer osa alors l'interroger sur cet oiseau vert. « C'est, répondit Rachid, le seigneur Hasan Aladhikrihis-Salâm, le Grand-Maître de Perse, qui vient me demander assistance. » [...]
Des montagnes voisines se détachent, çà et là, plusieurs pitons ; l'Émir m'indique l'un d'eux, tout près de nous, au Nord, qui porte, me dit-il, le tom­beau de Mollah-Hasan, le fils de Rachid-eddin Sinan. Il domine le pays, et je vois avec plaisir que j'ai passé ma nuit dans une dépression, entre la forte­resse et ce tombeau du fils de l'homme que j'admire.
Les hauts lieux dont ce pays est semé, m'explique encore l'Émir, s'appellent Mazar. Un certain nombre d'entre eux sont nommés Gharbi, ce qui veut dire occidental, et renferment des restes d'Européens, de chefs croisés ; ou bien encore on y voit des ins­criptions romaines.
Rachid-eddin est enterré au Kaf, où je vais aller tout à l'heure. L'Émir le tient pour un chef poli­tique, non pour un chef religieux. Son tombeau, auprès duquel subsistent des vestiges de maison, est une coupole en très bon état avec un caveau. On y va beaucoup dans la saison d'été, et en arri­vant on égorge des moutons. On y met des lampes, la veille de chaque vendredi, et des chiffons bleus. Il s'y produit souvent des miracles. Sur le tombeau aussi de Mollah-Hasan, le fils de Rachid-eddin, on met des lumières, le jeudi soir, et des chiffons bleus. Nulle inscription ne s'y trouve.
Plusieurs Ismaéliens se sont groupés autour de l'Émir qui me donne ces explications. Je reviens sur ce qu'il m'a dit de Sinan, et je lui demande :
— Vraiment, Rachid-eddin Sinan n'était pas un chef religieux ? Je croyais qu'il se faisait adorer comme un dieu?
— C'était un chef politique.
— Où donc est le dieu ?
Nulle réponse.
— Récitez-vous des poésies spéciales ? (je n'ose dire des prières.)
Les visages se ferment, et au bout d'un instant, l'Émir me répond :
— Non.
Des enfants nous suivent et nous présentent des monnaies byzantines qu'ils désirent me vendre."

Extrait tiré de "Une enquête aux pays du Levant", Maurice Barrès, Plon, pp. 228-239
Par Pier Paolo - Publié dans : Récit de voyage
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Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /2009 15:32
Qadmous


Qadmous occupe une situation centrale dans le chapelet des forteresses ismaéliennes situées dans le Djebel Bahra. Les forteresses de Khawabi, Kahf, Maniqa, Ulayqa, Khariba et Masyaf forment presque un cercle complet autour de Qadmous. La citadelle de Qadmous est située à l'ouest de Masyaf, sur la route de Banias, à une hauteur de 1 170 mètres. La route reliant Masyaf à Qadmous est de toute beauté et serpente à travers un paysage de rocaille avec des ouvertures sur de larges panoramas de collines escapées et de vallées profondes. La région est très fertile, en dépit des nombreux rochers éparpillés un peu partout comme lancés par la main d'un géant. Les paysans y cultivent essentiellement le tabac, le blé et le coton. La ville de Qadmous est visible de loin. Elle repose au sommet et sur les pentes d'une haute colline située dans un paysage dégagée, et de par son exposition, cette colline a dû servir de point de repère aux voyageurs circulant dans cette région du Djebel Bahra. Qadmous, par sa situation, se présente comme un carrefour naturel des voies de communications, et nous pouvons imaginer au XIIe siècles, des messagers, des coursiers et des voyageurs arrivant de toutes parts à Qadmous et faisant de la ville un lieu de vie animé et bruyant. Les ismaéliens acquirent cette forteresse en 1132-33 en l'achetant au Seigneur musulman d'al-Kahf qui lui-même l'avait reprise aux Croisés l'année précédente. Avec l'acquisition de Qadmous, les ismaéliens eurent pour la première fois un château indépendant pour eux, et c'est de cette base, qu'ils réussirent à s'emparer, durant la décennie suivante, des autres forteresses citées ci-dessus. Qadmous ne capitula qu'en 1273, devant les troupes du Sultan Baïbars. Ce dernier les autorisa à rester dans leur forteresse en échange de leur soumission et du versement d'un tribut annuel. Durant la période ottomane, les ismaéliens continuèrent à mener une vie tranquille à Qadmous. Néanmoins, en 1838, le château fut endommagé par le Général ottoman Ibrahim Pacha. En 1919-20, Qadmous fut attaqué par les alaouites, autre communauté chiite très présente dans la région et qui a eu parfois des relations de voisinage houleuses avec les ismaéliens. Le château subit des dommages considérables lors de cette attaque. De nos jours, la citadelle est absorbée par la ville qui s'est étendue sur les pentes de la colline, à l'exception du côté le plus abrupt. De loin, nous pouvons apercevoir sur le sommet de la colline la forme ovale de la citadelle qui disparaît au fur et à mesure que l'on se rapproche pour être finalement totalement masquée par les habitations. Après une ascension raide, nous parvenons à la porte principale de la forteresse construite contre le roc. L'entrée est de forme carrée et sa façade comporte une double arche. Un chemin nous conduit au château principal situé à quelques 70 mètres au-dessus de la ville. Il est actuellement très difficile de distinguer le plan originel du site car des habitations récentes y ont poussé. Néanmoins, ici ou là, il est toujours possible de voir des murs, des arches, des porches, des colonnes et des mâchicoulis. Maurice Barrès qui visita le site au début du XXe siècle, nous rapporte : "Au réveil, avec le Moudir et plusieurs notables, je suis allé visiter le château, ou du moins le haut du rocher que le château occupait jusqu'aux premières années du dix-neuvième siècle. C'est un massif d'une centaine de mètres, à la pointe de l'angle dessiné par deux vallées qui se rejoignent. Ce mas­sif, séparé de sa base par une dépression, a la forme d'un oeuf, d'une ellipse allongée, dont le dessus a été aplani par l'architecte du château. Tout autour, sauf du côté Nord, où l'on accède plus aisément du village, de profonds ravins l'enserrent, qui doivent débiter beaucoup d'eau en hiver. L'horizon est fermé par des montagnes calcaires, entres les­quelles, à l'Orient, par plusieurs brèches, on aperçoit la mer et les hauteurs de l'île de Chypre. Sur cette terrasse, mi-naturelle, mi-taillée dans le roc, à la place du château anéanti, quelques pauvres maisons, quelques mûriers chétifs qui ont su trouver un peu de terre végétale. Vif étonnement, pour un Français, d'y trouver un vieux canon à fleur de lis. Que fait-il là ?Le grand vent, un immense espace à surveiller, le silence, et ma curiosité qui ne sait où se renseigner. Je regarde au-dessous de moi cet inextricable enchevêtrement de vallées, où des restes de murs me font comprendre que jadis les avancées du château les fermaient." (Maurice Barrès, Une enquête au pays du Levant, Plon, tome 1, p. 236)
Qadmous est à présent une ville paisible, voire endormie, avec une certaine réputation pour la qualité de ses produits maraîchers.

Qadmous : les constructions sauvages ont envahi le site
Par Pier Paolo - Publié dans : Forteresses ismaéliennes en Syrie
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